Françoise Vergès – Un féminisme décolonial

« En janvier 2018, après quarante-cinq jours de grève, des femmes racisées, travaillant à la gare du Nord, remportent victoire contre leur employeur, la compagnie de nettoyage Onet qui sous-traite pour la SNCF. »

C’est en mettant en lumière l’exemple de cette lutte, loin d’être isolée, que Françoise Vergès choisie d’introduire son essai. C’est un fait, le travail de nettoyage du monde, indispensable au fonctionnement de la société est effectué par des femmes racisées et surexploitées. Le succès des femmes en lutte contre Onet est effacé dans l’actualité par une tribune, dans Le Monde du 9 janvier 2018, pour la liberté d’importuner, signée par un collectif d’une centaine de femmes dont Catherine Deneuve, la plus mise en avant.

Cette introduction révèle la situation dans laquelle se situent les luttes des femmes « racisées » face au féminisme occidental. Françoise Vergès parle d’un féminisme civilisationnel comme d’une entreprise de pacification des luttes qui envisage le droit des femmes comme une idéologie de l’assimilation et d’intégration à l’ordre néolibéral. De plus, c’est un féminisme qui dénie complètement l’héritage colonial de nos sociétés européennes. Le féminisme civilisationnel est né avec la colonisation, en regard de la condition des esclaves. Sauver les femmes « racisées » de l’obscurantisme est un des grands principes du féminisme civilisationnel. On peut définir la « racisation » comme un processus qui permet au capitalisme de diviser ceux qui subissent l’exploitation et la précarisation. Être « racisé » aujourd’hui, c’est être rejeté. Le féminisme civilisationnel est également un terreau pour le développement de discours islamophobes et xénophobes. Pour l’Occident, la décolonisation fut synonyme de régression des droits des femmes et des libertés individuelles. Cette interprétation qui protège l’ordre néolibéral invisibilise les luttes féministes du Sud. Leurs combats pour un justice sociale et une émancipation collective sont pourtant présents depuis longtemps.

Face à ce féminisme civilisationnel Françoise Vergès définie un camp : le féminisme décolonial. Il vise à sortir les luttes révolutionnaires du patriarcat et à penser de manière transversale et intersectionnelle. Ce féminisme est lié aux luttes de dépossession, contre la colonisation, l’extractivisme et la destruction du vivant. Il réclame la justice épistémique et conteste donc l’ordre du savoir imposé par l’Occident. Il replace les luttes dans un contexte historique global et cherche à les faire converger.

Comme elle le précise dans un entretien réalisé pour L’Humanité en février 2019, Françoise Vergès revendique également une approche multidimensionnelle des luttes féministes : L’approche multidimensionnelle prend en considération ces échelles locale, régionale et globale en même temps qu’elle permet de tirer, à partir d’une situation, d’un fait, d’un individu, les fils de toutes les oppressions. Prenons le cas d’une femme de ménage à la gare du Nord, à Paris. Sa condition pose les questions de la migration, des papiers, des transports, du logement, du genre, de l’invisibilisation des travailleurs et travailleuses du nettoyage. Poser simplement la question de sa sous-rémunération serait ici réducteur, même si la question du salaire est bien sûr cruciale. L’approche multidimensionnelle refuse la séparation entre les enjeux, prend en considération le caractère global du capitalisme, permet d’analyser les imbrications entre logiques capitalistes et logiques d’État.

Ce travail de Françoise Vergès revient aussi sur des notions souvent croisées mais mal ou non définies telles que women empowerment, féminisme corporate ou encore girl power qui participent à la dépolitisation de la question féministe par une sorte d’appropriation de vocabulaire.

Les thèses décoloniales sont enseignées dans plusieurs universités nord-américaines et continuent de faire débat en France où suscitent régulièrement la controverse.

Pour aller plus loin, on peut lire le très enrichissant entretien (en deux parties) mené par la revue Ballast en suivant ce lien ;