Le Sillon – Valérie Manteau

Dear past, thanks for all the lessons. Dear future, I am ready.

Le récit ouvertement autobiographique suit l’histoire d’une jeune femme partie de France pour rejoindre un amant à Istanbul. Sorte d’alter ego, elle lui parle comme à elle-même, en pensée. Elle fréquente les milieux militants de gauche, en particulier ceux qui ont fait du Muz leur QG. Au hasard de ses rencontres elle découvre l’histoire de Hrant Dink. La lecture d’une biographie de ce journaliste d’origine arménienne va être la source d’un travail de recherche qu’elle va mener avec l’aide de différents protagonistes.

Fil conducteur, Hrant Dink, Arménien de Turquie : « mort assassiné par balle le 19 janvier 2007 devant son journal Agos, à Osmanbey, quartier animé de la rive européenne d’Istanbul. Abattu par un jeune nationaliste de dix-sept ans qui a voulu débarrasser le pays de cet insolent Arménien, l’ennemi du peuple ». Figure tutélaire d’un combat pour le vivre ensemble en Turquie, il fut plusieurs fois condamné pour dénigrement de l’identité nationale turque à travers ses publications dans Agos, mot qui signifie « sillon » en turc et en arménien.

Entre les descriptions de ses déambulations dans une ville très marquée par la littérature, une réflexion se construit sur sa présence dans un pays qu’elle aime alors que beaucoup, comme prisonniers, cherchent à la fuir, n’acceptant plus les dérives autoritaires du gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan. Le regard porté sur la jeunesse nous montre une nostalgie couplée d’une sorte de désespoir sur l’avenir du pays.

Conséquence de la domination de certains médias et d’une éducation qui se perpétue depuis plusieurs générations, le négationnisme est encore très présent en Turquie. Au regard des différents résultats électoraux, on observe qu’Istanbul n’est pas une ville progressiste. La responsabilité européenne dans la crise économique abyssale de la Turquie, la chute de sa monnaie, ou encore les difficultés liées à l’importation de certains produits font partie du contexte réel dans lequel évoluent les personnages du roman.

L’évident parallèle avec le massacre dans les locaux de Charlie Hebdo se fait. Tout comme celui avec Naji Jerf, militant et journaliste syrien, assassiné à Gaziantep le 27 décembre 2015 alors qu’il s’apprêtait à rejoindre la France. Le personnage/auteure déplore que ces assassinats n’aient pas eu autant de retentissement à l’international que ceux de Paris. Se rendant compte du symbole que représente la France à travers le monde.

Une écriture de fragments qui tissent une tentative de compréhension, celle d’une certaine Turquie, d’une complexité peut-être insondable. Le Sillon se fait la chambre d’écho des journalistes et des écrivains menacés parce qu’ils s’expriment. Beaucoup d’entre eux sont cités : Pinar Selek, Asli Erdoğan, Elif Șafak… Leur place s’agrandit au fur et à mesure du livre et Le Tripode a pris soin de les référencer en annexe à travers une bibliographie.